A paraitre de "LE MONDE"

Publié le par Jacques LAMBERT

Quand l'UNEF se dotait d'une charte

 

J'achève dans le calme une dernière relecture des épreuves de 1946, naissance d'un syndicalisme étudiant. Par la fenêtre ouverte pénètre une clameur : des étudiants revendiquant le droit au travail et la défense du code du travail. Sans le savoir, ces dizaines de milliers de jeunes donnent corps à une "prophétie" dont on va célébrer les 60 ans.

C'est en avril 1946, dans l'amphithéâtre de la faculté de médecine de Grenoble, que se réunissent pour un premier congrès légal des représentants des étudiants de l'après-guerre. Les 150 présents ont pour tâche de "refonder" l'Union nationale des étudiants de France (UNEF). Ils adoptent une "déclaration des droits et devoirs de l'étudiant", rapidement dénommée la Charte de Grenoble. Une référence à la Charte d'Amiens du syndicalisme ouvrier. Le lieu choisi par l'UNEF pour réunir son congrès est symbolique : non loin du Vercors, haut lieu de la Résistance. Le moment est historique, "le monde du travail et de la jeunesse dégage les bases d'une révolution économique et sociale au service de l'homme".

 Que nous disent-ils, ces étudiants à peine sortis de la guerre, de la Résistance, de captivité ou de déportation ? D'abord que "l'étudiant est un jeune travailleur intellectuel", qu'il a au moins "droit à une prévoyance sociale" et un devoir, "s'intégrer dans la jeunesse nationale et mondiale" et refuser de s'isoler dans un ghetto privilégié. Travailleur comme les autres, "il a droit au travail, à l'indépendance matérielle et sociale garantie par le droit syndical". C'est ainsi que, en 1948, l'UNEF obtient l'extension du régime général de sécurité sociale - celui des salariés - aux étudiants. Elle bataille aussi, avec l'appui des députés PCF, SFIO et MRP, pour l'obtention d'un "salaire étudiant" dénommé "allocation d'études". Enfin, en tant qu'intellectuel, précise la Charte, l'étudiant "a le devoir de défendre la liberté contre toute oppression".

 Cette proclamation semble s'appliquer encore plus au monde étudiant d'aujourd'hui. Comment ignorer la force du nombre et le devenir de ce groupe social : 2,5 millions de jeunes dans l'enseignement supérieur (quatre à cinq fois plus que d'agriculteurs), destinés à devenir dans leur écrasante majorité des salariés ? Et combien de ces jeunes sont déjà des salariés ? 600 000 ? 700 000 ? Sans oublier tous les stagiaires qui fournissent du travail sans contrepartie. En tout état de cause, le monde du travail est déjà composé à 4 % ou 5 % d'étudiants en formation initiale, sans compter les salariés en formation permanente.

 En 1968, une partie du mouvement ouvrier prenant prétexte de la différence de classe tenta d'isoler la jeunesse scolarisée des travailleurs en activité en dressant une sorte de "cordon sanitaire" entre ces mouvements. Avec la massification et la crise économique, les rapports entre les étudiants et la société ont changé : dans chaque famille il y a un chômeur et un étudiant. Ce qui n'était que proclamation 1946, et même encore en 1968, est devenu une réalité sociologique. Cela explique qu'avec le contrat d'insertion professionnelle (CIP) en 1994 ou le contrat première embauche (CPE) aujourd'hui, on assiste à une unité entre syndicalisme salarié et mouvements de jeunes sur tout ce qui touche au contrat de travail et aux qualifications. McDo, Virgin, Pizza Hut, qui est salarié-étudiant, qui est étudiant-salarié ?

 Mais les rédacteurs de la Charte de Grenoble ne se sont pas contentés de proclamer des droits. Ils ont adopté des moyens d'action que les "anti-CPE" peuvent faire leurs. Du très classique : pétitions et lettres ouvertes, manifestations, "monômes revendicateurs" ; mais aussi "grèves d'abstention, grèves d'occupation, monômes dévastateurs". Oui, "dévastateurs". Et ce ne sont pas d'affreux gauchistes, les délégués de Grenoble. Il y a par exemple un Parisien, Jean-Marie Lustiger, qui représente les lettres. C'est le futur cardinal de Paris. Il y a aussi le Lyonnais Paul Bouchet, futur bâtonnier de Lyon, puis conseiller d'Etat, président de la commission de contrôle des écoutes téléphoniques et enfin président d'ATD Quart Monde. Cette charte intègre aussi les conditions qui autorisent le recours aux grèves d'occupation et aux monômes dévastateurs : il faut "une violation très grave de la déclaration des droits et devoirs de l'étudiant", la "reconnaissance de la gravité de cette violation par l'ensemble des étudiants et des travailleurs", et la "certitude d'avoir l'assentiment populaire". Le CPE est-il une atteinte grave ? Y a-t-il reconnaissance de cette gravité par les étudiants et les travailleurs ? Les sondages d'opinion dégagent-ils un "assentiment populaire" contre cette loi ? Reconnaissons que les questions posées en 1946 demeurent d'actualité.

 Robi Morder, juriste,  est professeur associé à l'université de Reims-Champagne-Ardennes en droit du travail, président du Groupe d'études et de recherches sur les mouvements étudiants (Germe). Il coordonne la publication d'un ouvrage, 1946, naissance d'un syndicalisme étudiant, à paraître en mai aux éditions Syllepse

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nicolas 24/03/2006 19:55

n'oubliez pas de parler de la sission de l'UNEF:la trés réformiste UNEF-IDet la révolutionnaire UNEF-SE (bradée en 1995 aux socialo de l'UNEF-ID lors de la réunification)amicalement