M comme…marchandise

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J’ai trouvé ce texte sur le Blog de Jean-Frédéric POISSON. J’aurais pu le mettre sur mon blog. Je joins le commentaire que j’ai laissé. Je souhaite partager vos réflexions avec Jean-Frédéric POISSON.

« Ce que je lis, c’est que le commerce doit rester un moyen de communication, la consommation, une réponse à des besoins et qu’être ne doit pas être avoir. Quand on fait du profit son objectif premier au delà de tout, on entre dans un combat opposant l’acheteur et le vendeur, dans ce combat le vendeur veut prendre de l’argent avant même de vouloir vendre une marchandise à un individu. Peu importe qu’il en ait besoin ou pas, il doit vendre ! En temps de crise, l’acheteur ne peut satisfaire le besoin du vendeur, et l’obsession du résultat est telle que ce sont les individus qui font les frais de cette stratégie du profit à tout prix ! Ce 21ème siècle décline la négation de l’individu au bénéfice de l’appareil dans toutes les catégories. Même en politique, les appareils ont eu raison des organisations. Un seul objectif, le nerf de la guerre: l’argent. Tels des animaux, les entreprises et ceux qui les dirigent, ont fait du monde un terrain de chasse. Vendre plus loin pour vendre plus, fabriquer plus loin, pour améliorer les marges. Alors, oui, Monsieur le Député, il faut remettre des limites, oui, il faut replacer l’individu au centre des préoccupations du politique, car c’est à vous qu’appartient la tâche de fixer des règles au profit du plus grand nombre. Je suis heureux de lire ce texte sur votre blog. C’est pourquoi, malgré les options politiques qui nous opposent, j’interviens sur ce site, et j’ai pour votre travail le plus grand respect.

Jacques LAMBERT

Je souhaite partager cette tribune avec vous, et serai heureux de connaitre votre réaction.
Bonne lecture,
Jean-Frédéric POISSON

Roger-Pol DROIT, 07 janvier 2009, Les Echos

M comme…marchandise

Un bon retour en arrière pourrait sans doute aider à bien entamer 2009, qui ne s’annonce pas simple. Socrate s’impose comme une référence indispensable. Car ce philosophe doit être considéré comme une autorité en matière de marchandises. Voilà qui semble curieux. Comment ce vieux fou, étrange énergumène sans fortune et sans oeuvre, aurait-il quoi que ce soit à nous enseigner sur ce point ?

En son temps, le monde des affaires était rudimentaire, et pourtant il n’y comprenait pas grand-chose. Alors, a fortiori, que pourrait-il bien avoir à nous faire entendre, à nous qui vivons dans un monde de marchés complexes et de produits sophistiqués ?
Flash-back. Athènes, Ve siècle avant notre ère. Des gens habiles, intelligents, subtils et ambitieux, inventent un nouveau marché, celui des savoirs et des discours. On les appelle « sophistes », nom dérivé de « sophia », qui signifie savoir et sagesse. Ils ressemblent aux philosophes comme les loups aux chiens. Ce qu’ils ont saisi ? Que la parole conduit au pouvoir. Voilà qui est encore plus vrai dans la démocratie athénienne que partout ailleurs. A l’assemblée, au tribunal, dans la rue, celui qui l’emporte est toujours celui qui convainc la foule, et parvient à la persuader du bien-fondé de sa cause. Ce que les sophistes vendent, c’est l’art de persuader, la technique pour convaincre. Elle permet de diriger l’opinion, donc de gagner. Les clients ne manquent pas.

Socrate arrive en trouble-fête. Il n’a rien contre la parole, au contraire. Ni contre le savoir, tant s’en faut. Que l’on fasse fortune ne lui paraît pas non plus condamnable. Ce qui le gêne, somme toute, c’est que les sophistes n’aient pas défini les frontières du domaine des marchandises. Ils vendent ce qu’on leur demande, blanc ou noir, selon les circonstances - défense ou accusation, éloge ou blâme, guerre ou paix, acquittement ou mise à mort. Il leur manque d’avoir précisé ce qui ne peut pas s’acheter ni se vendre, ce qui échappe à l’ordre des marchandises.
Hors commerce, pour Socrate, se trouvent la vérité, la vertu, le bien, la justice, les valeurs, la cohérence de la pensée. On pourrait ajouter la confiance, la probité, l’attention aux autres. Tous ces « biens » ne sont pas, ne peuvent pas être, et n’ont pas à devenir des marchandises. Ils se situent en dehors du circuit par essence, non par accident. Tout cela est bien connu. Mais on oublie de souligner combien cette distinction est extrêmement bénéfique pour la circulation des marchandises. Le plus souvent, on conclut benoîtement que Socrate sauve le monde de la vérité, que ce soit en géométrie comme en morale. On le crédite d’avoir arraché à la corruption marchande, ce qui est sans prix. On ne voit pas à quel point ce sauvetage est positif aussi pour les affaires. Pour que les marchandises s’échangent au mieux, en effet, il est essentiel que leur domaine soit délimité, et que l’on sache clairement ce qui peut être marchandise et ce qui ne le peut pas.
Retour à 2009. La leçon de Socrate, ce pourrait être de renforcer le monde des marchandises en lui fixant de claires frontières. Dans le contexte actuel, il se pourrait bien que cette vieille délimitation prenne une saveur nouvelle. La crise montre qu’on avait perdu de vue cette antique évidence. Savoir une fois pour toutes qu’on ne peut pas monnayer la confiance, ne serait-ce pas un atout pour les marchés ? Comprendre définitivement que l’on achète des techniques, des savoir-faire, des compétences professionnelles, mais jamais des valeurs morales, ni même des qualités humaines, ne serait-ce pas utile, dans les temps qui viennent ? Discerner de nouveau, en tous domaines, ce qu’il est possible d’acheter et de vendre, et ce qui ne peut l’être, ne serait-ce pas décisif, autant pour la bonne santé des marchandises que pour celle de la morale ? Une fois encore, tout est affaire de places, de mesures, de bornes. Avoir des limites, ne pas être tout, ni partout - pour des humains, voilà qui est indispensable. Pour des marchandises aussi.

 

Publié dans Debats

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